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La rédaction de Brandon

Un simple devoir de janvier, un garçon très discret et l'arrière d'une camionnette en route vers le marché de gros à cinq heures du matin.

Photo: plindberg · CC BY 2.0

Chaque mois de janvier, au retour des vacances, je donne le même devoir à mes élèves de CM1 : écrire sur un endroit où l'on se sent heureux. Je ne demande pas un endroit joli ni lointain. Je leur dis que ça peut être un coin de la maison, l'épicerie du coin de la rue, les genoux d'une tante. Je le fais depuis tant d'années que je sais à peu près ce qui va revenir : la plage de Puerto Escondido vue une seule fois, la chambre avec la console, la maison de la grand-mère à Tlacolula. Il y a presque toujours un chien.

Cette année, Brandon a écrit sur la benne de la camionnette de son père.

Brandon fait partie de ces enfants qui s'assoient au troisième rang, ni devant ni au fond, comme quelqu'un qui ne veut déranger personne. Il a une écriture serrée et il gomme beaucoup ; ses cahiers portent ces traînées grises qu'on trouve chez ceux qui doutent. Aux réunions, sa mère me demande toujours s'il est sage, et je lui réponds que oui, qu'il est même trop sage, et elle ne sait pas si c'est un compliment ou un reproche. Parfois, moi non plus.

Cinq heures du matin

Sa rédaction tenait sur une page et demie. Il racontait que le samedi son père le réveille quand il fait encore nuit pour aller à la Central de Abasto, le grand marché de gros, acheter des tomates et du chile de agua pour leur étal. Qu'il monte à l'arrière, entre les cageots vides, enroulé dans une couverture qui sent l'essence. Que l'air du petit matin à Oaxaca est froid même quand le soleil va se lever, et que sur le périphérique il s'allonge sur le dos pour regarder les fils électriques défiler comme les lignes d'un cahier. Il avait écrit : « Là-bas personne ne me demande rien et je pense à mes affaires. »

J'ai relu cette phrase trois fois à la table de la salle à manger, mon café refroidi. J'ai pensé à toutes les fois où j'ai interrogé Brandon devant ses camarades, avec les meilleures intentions, pour qu'il participe, et à ses oreilles qui rougissent avant qu'il réponde.

Le lendemain, je lui ai demandé si je pouvais la lire à voix haute. Il m'a regardée comme si je lui avais demandé de me prêter une chaussure. Je lui ai dit qu'il n'était pas obligé. Il y a réfléchi toute la matinée et, à la récréation, il est venu à mon bureau me dire que oui, mais sans dire son nom. Je ne l'ai pas dit. J'ai lu lentement et la classe est tombée dans ce silence rare qu'on n'obtient jamais en criant. Quand j'ai eu fini, Ángel, le plus agité, a levé la main pour demander si les cageots de tomates sont lourds. Brandon a répondu de sa place, sans lever la main : « Les pleins, oui. » Tout le monde a ri, et lui aussi.

Ce qu'on apprend tard

Vingt-sept ans d'enseignement, et je suis encore surprise de savoir si peu de ce qui se passe à l'intérieur de mes élèves. On croit les connaître parce qu'on sait qui mange son goûter avant la récréation, qui a sa mère aux États-Unis, qui connaît ses tables et qui les devine. Puis arrive une page et demie pleine de fautes d'orthographe qui vous apprend qu'un enfant de neuf ans a un lieu à lui, avec des fils électriques et une odeur d'essence, où il pense à ses affaires.

Je ne sais pas à quoi pense Brandon. Je ne vais pas le lui demander. J'ai corrigé cobija, couverture, qu'il avait écrit avec un v, et j'ai collé dans le coin une petite étoile verte, de celles que je n'utilise presque plus parce que les CM1 disent que c'est pour les petits. Il m'a rendu la feuille à la fin de la semaine, sans l'étoile : il l'avait découpée avec soin et collée sur la couverture de son cahier d'espagnol.

Depuis, quand j'ai une question à lui poser, je vais jusqu'à son pupitre et je la lui pose à voix basse. Il répond aussi vite que les autres. Parfois mieux.

Écrit par

Valentina Torres

  • 52 ans
  • Institutrice
  • Oaxaca de Juárez, Oaxaca, Mexique

J'écris lentement, entre des cahiers à corriger et des pots à arroser. En savoir plus sur moi →